Hommages

Quatre hommes libres, chacun à sa guise : l'un par l'audace, l'autre par l'attente, le troisième par la retenue, le dernier par l'ironie.

Salvador Dalí (1904-1989)

Né le 11 mai 1904 à Figueres, en Catalogne, mort dans cette même ville le 23 janvier 1989. Il rejoint le groupe surréaliste à Paris en 1929, peint La Persistance de la mémoire en 1931, puis s'en éloigne à la fin des années 1930, André Breton l'ayant gratifié de l'anagramme « Avida Dollars ». Il inaugure en 1974 son Théâtre-Musée de Figueres.

Dalí, c'est la liberté créatrice poussée jusqu'à l'impertinence : une moustache en guise de manifeste, une excentricité si méthodique qu'elle en devient une discipline. On peut sourire de l'homme ; on ne peut nier qu'il fut, toute sa vie, rigoureusement lui-même. Cela demande plus de courage qu'il n'y paraît.

« L'unique chose dont le monde n'aura jamais assez est l'exagération. »

Salvador Dalí, Journal d'un génie, La Table ronde, 1964, p. 125

« L'unique différence entre un fou et moi, c'est que moi je ne suis pas fou. »

Salvador Dalí, Journal d'un génie, La Table ronde, 1964, p. 21

« Les erreurs ont presque toujours un caractère sacré. N'essaie jamais de les corriger. »

Salvador Dalí, Journal d'un génie, La Table ronde, 1964, p. 40

« Ne t'occupe pas d'être moderne. C'est l'unique chose que malheureusement, quoi que tu fasses, tu ne pourras pas éviter d'être. »

Salvador Dalí, Les Cocus du vieil art moderne, Fasquelle, 1956, p. 38

Dino Buzzati (1906-1972)

Né le 16 octobre 1906 près de Belluno, en Vénétie, mort à Milan le 28 janvier 1972, journaliste au Corriere della Sera, peintre et écrivain. Son chef-d'œuvre, Le Désert des Tartares (Il deserto dei Tartari, 1940), suit le lieutenant Giovanni Drogo, affecté au fort Bastiani, qui passe sa vie à guetter un ennemi venu du désert. Le recueil Le K (1966) prolonge ce fantastique feutré, où l'inquiétude se glisse dans le quotidien sans frapper à la porte.

Buzzati est le poète de l'attente et du temps qui file. Il nous rappelle, avec une douceur cruelle, qu'une vie peut se perdre à attendre la permission de commencer. C'est peut-être sa plus haute leçon de liberté.

« La solitudine si accresce quante più persone conosciamo. »

« La solitude croît à mesure que nous connaissons plus de gens. »

Dino Buzzati, « Favolette », in Siamo spiacenti di, Mondadori, 1975

« In molte cose io sono attaccato alle vecchie cose, alla tradizione, piuttosto che alle cose del domani. »

« En bien des choses, je suis attaché aux choses anciennes, à la tradition, plutôt qu'aux choses de demain. »

Dino Buzzati, entretiens avec Yves Panafieu, Un autoritratto, Mondadori, 1973 ; cité dans Lorenzo Viganò (dir.), Album Buzzati, Mondadori, 2006, p. 362

« Ancora una volta la fantasia della natura è stata più grande ed astuta che la fantasia della scienza. »

« Une fois encore, l'imagination de la nature a été plus grande et plus rusée que l'imagination de la science. »

Dino Buzzati, « Natura crudele », Corriere della Sera, 11 octobre 1963, au lendemain de la catastrophe du Vajont

« Chi ha dato tanto alla montagna, chi per la montagna ha rischiato con tanto accanimento la vita, a questo amore resterà legato per sempre. »

« Qui a tant donné à la montagne, qui a risqué sa vie pour elle avec tant d'acharnement, restera lié à jamais à cet amour. »

Dino Buzzati, « Cento ore senza sole », Corriere della Sera ; cité dans Walter Bonatti, Una vita così, BUR, 2014, p. 21

Albert Camus (1913-1960)

Né le 7 novembre 1913 à Mondovi, en Algérie, mort le 4 janvier 1960 dans un accident de voiture à Villeblevin, dans l'Yonne. Journaliste à Alger républicain puis à Combat, il publie L'Étranger et Le Mythe de Sisyphe (1942), La Peste (1947), L'Homme révolté (1951), qui lui vaut la brouille avec Sartre et les compagnons de route du communisme. Prix Nobel de littérature en 1957.

Camus refusa de choisir entre les bourreaux ; il préféra la mesure, qui est la vertu la moins applaudie et la plus difficile. Dans Le Premier Homme, roman inachevé retrouvé dans sa sacoche à sa mort et publié chez Gallimard en 1994, Jacques Cormery cherche la trace d'un père qu'il n'a pas connu. Il apprend qu'au Maroc, jeune soldat, ce père découvrit avec un camarade deux sentinelles atrocement mutilées. Au camarade qui trouvait là une logique de guerre, l'homme taciturne répondit avec une colère inattendue :

« Non, un homme ça s'empêche. Voilà ce qu'est un homme, ou sinon… »

Albert Camus, Le Premier Homme, Gallimard, 1994 (p. 66 de l'édition Folio selon le Wiktionnaire)

La liberté n'est pas l'absence de limites : c'est la faculté de s'en donner. Être libre, c'est pouvoir faire, et choisir de ne pas faire ce qui avilit. La dignité commence là où la barbarie trouverait mille excuses.

Woody Allen (né en 1935)

Né Allan Stewart Konigsberg le 1er décembre 1935 à Brooklyn, il écrit des gags pour d'autres dès l'adolescence, monte sur scène au début des années 1960, puis passe derrière la caméra : Annie Hall (1977), Manhattan (1979), Hannah et ses sœurs (1986), Minuit à Paris (2011). Entre deux films, il publie dans The New Yorker des nouvelles réunies en recueils : Destins tordus (Getting Even, 1971), Dieu, Shakespeare et moi (Without Feathers, 1975), Effets secondaires (Side Effects, 1980).

Allen pose à l'univers les grandes questions de la métaphysique, puis s'inquiète de savoir si le restaurant sera encore ouvert. Ce n'est point frivolité : c'est la politesse du désespoir, et la plus élégante façon de ne se laisser imposer aucune réponse toute faite. On ne lui connaît ni maître ni catéchisme ; seulement l'angoisse, la clarinette et Manhattan.

« Money is better than poverty, if only for financial reasons. »

« L'argent vaut mieux que la pauvreté, ne serait-ce que pour des raisons financières. »

Woody Allen, « The Early Essays », Without Feathers, Random House, 1975

« Eternal nothingness is O.K. if you're dressed for it. »

« Le néant éternel, passe encore, pourvu qu'on soit habillé pour la circonstance. »

Woody Allen, « My Philosophy », Getting Even, Random House, 1971

« More than any other time in history, mankind faces a crossroads. One path leads to despair and utter hopelessness. The other, to total extinction. Let us pray we have the wisdom to choose correctly. »

« Plus qu'à aucun autre moment de son histoire, l'humanité se trouve à la croisée des chemins. L'un mène au désespoir et à l'abattement le plus complet ; l'autre, à l'extinction totale. Prions pour avoir la sagesse de choisir le bon. »

Woody Allen, « My Speech to the Graduates », The New York Times, 10 août 1979 ; repris dans Side Effects, Random House, 1980

« To you I'm an atheist; to God, I'm the Loyal Opposition. »

« Pour vous, je suis athée ; pour Dieu, je suis l'opposition loyale. »

Woody Allen, Stardust Memories, film, 1980

Sources